n° 19 Du réemploi à l'éphémère

Noir sur blanc

Les historiens éprouvent des difficultés à rendre compte de l’œuvre d’art car elle n’entre pas dans le régime du temps historique. Le temps historique est linéaire et progressif : à la manière d’une expérience de chimie de l’époque positiviste, il s’articule encore selon le régime ternaire des causes, des effets et des conséquences. À peine rend-il compte des simultanéités contradictoires dues à la conjonction en un temps donné de générations, de catégories sociales et culturelles, de civilisations différentes. L’œuvre d’art résiste au temps historique car elle porte en elle une capacité d’intemporalité : une œuvre de l’antiquité parle avec éloquence à un homme de la Révolution, ne nourrit pas seulement sa culture mais participe de l’histoire de son temps. Ce phénomène s’analyse parfois de façon claire : ainsi en est-il des renaissances, des revivals qui, à un moment donné, renvoient une génération créatrice vers une époque antérieure pour en nourrir son inspiration. Mais il s’avère généralement plus diffus et plus multiforme quand la liste des références s’allonge sans logique apparente : de façon paresseuse et quasi impuissante, on en rend souvent compte en usant d’un concept à vrai dire flou, celui d’éclectisme.

L’intemporalité de l’œuvre d’art et les conséquences qui en découlent pour la compréhension du temps historique acquièrent un jour encore plus complexe quand il s’agit d’architecture. La simple affirmation selon laquelle il faut construire une « architecture de son temps »  comme on l’entend trop souvent soulève déjà un difficile problème : est-il possible de concevoir un programme générateur d’architecture qui soit à ce point anticipateur qu’il permette une construction qui ne soit pas caduque à court terme. Le XIXe siècle a su le faire, comme en témoignent la Bibliothèque de Labrouste, rue de Richelieu ou le complexe judiciaire de la Cité, encore utilisable normalement plus d’un siècle après leur création. Le XXe siècle semble moins heureux en la matière. La vérité est que ce n’est pas pour son temps qu’il faudrait bâtir, mais pour l’avenir tant l’architecture a vocation à s’inscrire dans la  durée, mais qu’il est particulièrement difficile d’en concevoir les spécificités : en matière de programmes, rares sont concepteurs capables de prophétiser.

Une époque donnée évolue rarement dans une « architecture de son temps ». À l’exception de quelques compositions urbaines, rapidement frappées de ce taux de vétusté dont parle Aloïs Riegl, conçues ensembles à un moment donné comme peuvent l’être une ville nouvelle ou une cité reconstruite, la quasi totalité des ensemble urbains et des architectures rurales s’inscrivent dans le hors temps, un hors temps fait de temps stratifié, d’arrêts sur image, de retour en arrière et d’accélérations brusques, d’interpénétrations de différentes époques, de simultanéités du passé, du présent et du futur. Le temps de l’architecture ne possède pas la linéarité du cycle des causes et des effets s’enchaînant pour un progrès sans fin.

Les présentes livraisons entendent décliner quelques uns des nombreux cas qui révèlent l’enracinement de l’architecture dans un enchevêtrement de temporalités. En premier, les circonstances géographiques du site de la construction. À Lille, le cours de la Deule, les variations de son usage, l’implantation de la présence militaire et l’organisation de l’Esplanade, conditionnent le développement urbain à perpétuité : on aura beau recouvrir la Deule, elle reste présente dans la ville. Ensuite, la question du monument ancien et de son usage : à Nîmes, le Castellum divisorium, ouvrage gallo-romain par lequel sont réparties les eaux du Pont du Gard, s’impose à la ville par son ancienneté et impose une considération renouvelée de génération en génération.

Le réemploi d’éléments anciens dans le cadre d’un projet constitue un troisième cas : la réaffectation des boiseries de l’hôtel de Nevers au cabinet des médailles inscrit fortement la Bibliothèque nationale de Jean-Louis Pascal dans la continuité de l’Ancien Régime et donne ses lettres de noblesse à la nouvelle institution : la guerre au passé ne donne pas droit à l’histoire contrairement à ce que croient aujourd’hui le président de la Bibliothèque nationale de France et son équipe en s’entêtant dans le projet de détruire l’œuvre même de Pascal.

La réédification dans l’état d’origine d’un édifice détruit de façon criminelle porte en elle même une forte valeur symbolique : c’est le cas des cathédrales médiévales reconstruites par le pouvoir royal après les ravages de Huguenots, c’est aussi celui de l’Hôtel de Ville de Paris dont le programme impose de se maintenir sur les anciennes substructions. Pascal ira jusqu’à proposer la réédification du bâtiment Renaissance, de la même manière qu’un peu plus tard, Nénot reconstruira la Sorbonne selon les lignes agrandies de l’ancienne.

Le Pavillon bleu de l’Exposition universelle de 1900 dû Gustave Serrurier-Bovy avec la collaboration de l’architecte René Dulong pose encore un autre cas : celui de l’éphémère. Toute architecture ne se fixe pas pour vocation de durer.  Briller de mille feux pendant un court instant suffit comme ambition à plus d’une, ce qui ne signifie pas l’abdication du pouvoir d’influence sur l’époque et sur l’avenir. La destruction des églises de Meurthe-et-Moselle pendant la première guerre mondiale soulève un problème d’un autre ordre : comme des architectures souvent banales, résultat du poncif néo-gothique forgé par l’administration des cultes, ont-elles pu accéder, suite aux bombardement dont elles ont été l’objet, au statut de martyrs de la civilisation ? Un argumentaire efficace servi par une performante médiatisation a permis cette instrumentalisation et leur assomption au service de la cause nationale.

Il fallait encore évoquer le point de vue du littérateur : dans son roman Austerlitz, Sebald fait des gares l’objet d’une lecture métaphorique. L’architecture, en l’espèce l’espace de la gare, nourrit l’imaginaire en reliant le passé au présent et en suggérant par ses formes archétypiques des méditations hors de la durée. Enfin, la contribution sur les ornements liturgiques du Second Empire ouvre une fenêtre sur le rôle des architectes en matière de conception de meubles et d’objets, sur les références historiques qui les nourrissent, sur l’usage et la fortune critique qui est fait de ces artefacts.

Du réemploi à l’éphémère, tout n’est pas dire sur le paradigme de la création architecturale. La réflexion se nourrit se nourrit du faisceau qu’elle rassemble.

Sommaire

Études

  • Le salon de Louis XV à la Bibliothèque nationale de France : l’archéologie et la reconstitution d’un lieu d’histoire (1865-1913), par Felicity BODENSTEIN
  • L’Esplanade à Lille : perception et rapports avec l’eau (1858-1919), par Léonard BOURLET
  • Mise en valeur d’un bassin de jaugeage antique à Nîmes, dans les années 1840, par Olivier LIARDET
  • Sebald, lecteur des gares, par Julia NYIKOS
  • La destruction des églises de Meurthe-et-Moselle en 1914-1918, par Nicolas PADIOU
  • L’administration des cultes et les pontificaux sous le Second Empire, par Maria-Anna PRIVAT-SAVIGNY
  • Le concours pour la reconstruction de l’Hôtel de Ville de Paris (1872-1873), un échec pour l’architecte Jean-Louis Pascal, par Anne RICHARD-BAZIRE
  • Un joyau de l’Art nouveau : le Pavillon bleu à l’Exposition universelle de 1900, par Marie-Amélie THARAUD

Causeries

  • Bulletin bibliographique
  • Résumés / Abstracts / Zusammenfassungen
  • Notices sur les auteurs