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École nationale des chartes

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19, rue de la Sorbonne – 75005 Paris – tél. : +33 (0)1 55 42 75 00

Compte rendu Rencontre d’histoire du livre et des bibliothèques Bibliothèque Thiers- Ecole nationale des chartes

18 mars 2010

Rencontre organisée par Sylvie Biet (conservateur en chef, bibliothèque Thiers), Sandrine Folpini (administratrice de la Fondation Dosne-Thiers), Danièle Chartier (bibliothécaire) et Annie Charon (professeur à l’Ecole des chartes), Rémi Gaillard, Charles-Eloi Vial (élèves à l'Ecole des chartes)

Avec la participation de Jacques-Olivier Boudon (professeur à l'Université Paris-IV) et David Chanteranne (rédacteur en chef de la Revue du Souvenir napoléonien).


Photo : la façade sur rue de la Bibliothèque Thiers — © Photo : Serge Montval (APP)

Programme

  • 9h-9h15 : Accueil des participants

  • 9h15-9h30 : Sandrine Folpini : Les collections d'Adolphe Thiers, vie et histoire de la Fondation Dosne-Thiers.
  • 9h30-9h45 : Danièle Chartier : La bibliothèque Thiers : Thiers, Masson, et les autres... les fonds et la mise en valeur d’une collection sur le XIXe siècle.
  • 9h45-10h25 : David Chanteranne : Frédéric Masson, sa vie, son œuvre.
  • 10h25-10h35 : Pause.

  • 10h35-11h : Visite en deux groupes (10 à 15 mn par groupe) des salons et de la bibliothèque.

  • 11h-11h20 : Charles-Eloi Vial : La méthodologie de Frédéric Masson : exemple d'un manuscrit.
  • 11h20-11h40 : Rémi Gaillard : Les œuvres d’art populaire dans les collections de Frédéric Masson.

  • 11h40-12h : Jacques-Olivier Boudon : Conclusion de la matinée.

La séance du 18 mars 2010 était consacrée aux archives de l'historien Frédéric Masson et à l'historiographie du Premier Empire. La séance avait pour cadre la Bibliothèque Thiers, institution dépendant de l'Institut de France et dont la particularité est de conserver de nombreux fonds souvent méconnus et peu étudiés par les historiens, couvrant la période 1789-1914. Le programme des interventions avait été structuré de manière à bien mettre en valeur le rapport de l'historien à ses sources, autour de l'exemple de Frédéric Masson, dont le fonds est conservé à la Bibliothèque Thiers.

Sandrine Folpini, administratrice de la Fondation Dosne-Thiers, a commencé par présenter le cadre de la rencontre, l'Hôtel Thiers. Construit pour Adolphe Thiers, président de la République de 1871 à 1873, cet hôtel prenait la suite d'un premier édifice, rasé pendant la Commune. Thiers mourut en 1877. En 1880, à son décès, Madame Thiers légua au Louvre la collection d'objets d'art qu'abritait l'hôtel. Sa sœur Félicie Dosne, en 1905, offrit à l'Institut de France l’hôtel de la place Saint-Georges, à charge d'y ouvrir une bibliothèque de recherche dont le cœur aurait été sa propre collection de livres et celle de Thiers accompagnée de ses manuscrits et papiers historiques. Un troisième don des documents politiques de Thiers fut fait à la Bibliothèque nationale, tandis qu'était créée la Fondation Thiers en 1894, destinée à pensionner de jeunes historiens durant trois ans. Par une ironie du sort, l'hôtel, transformé en hôpital durant la Première guerre mondiale, fut administré par un des opposants de Thiers, l'historien et académicien Frédéric Masson. Celui-ci légua à sa mort ses collections à la Bibliothèque qui, de lieu de recherche sur l'histoire du XIXe siècle, devint aussi un lieu du souvenir napoléonien. Y étaient en effet rassemblés les papiers et la bibliothèque de deux des plus grands historiens de la période, Thiers, auteur d'une Histoire du Consulat et de l'Empire en 20 tomes, et Frédéric Masson, auteur de Napoléon et sa famille, de Napoléon chez lui et de bien d'autres ouvrages. L'immense collection d'objets d'art rassemblée par Frédéric Masson fut également accueillie place Saint-Georges.

Danièle Chartier, bibliothécaire, a ensuite présenté la diversité des fonds conservés par la Bibliothèque et les défis posés par leur conservation. En effet, outre les fonds des deux grands historiens, Frédéric Masson et Adolphe Thiers, d'autres se sont ajoutés. Il est ainsi possible de mentionner la présence de la correspondance du duc Decazes, ministre des Affaires étrangères de 1873 à 1877, des manuscrits de Henry Houssaye, spécialiste de l'histoire militaire du Premier Empire, la bibliothèque de Jules Claretie, qui recouvre la période allant de 1789 à 1914, les fonds Famchon sur la guerre de 1870 et Karmin sur la Commune de Paris, le fonds Gustave Eichthal, essentiel pour l'histoire du saint-simonisme, le fonds Joseph Denais sur la franc-maçonnerie. Outre ces fonds, la bibliothèque s'enrichit régulièrement par le dépôt de travaux universitaires et par les achats, qui en font une des bibliothèques les plus riches sur le XIXe siècle. Le travail de conservation et de classement entrepris par la nouvelle équipe en place depuis 2008 vise à la fois à compléter et informatiser les catalogues d’imprimés, à inventorier les fonds d’archives méconnus, et à faire connaître l'institution. La mise en ligne des catalogues d’imprimés sur le SUDOC et de manuscrits sur Calames a commencé en 2006 et 2007. De même, l'objectif de faire connaître la bibliothèque Thiers semble se concrétiser avec les prêts de documents ou d'œuvres sollicités par de nombreuses institutions pour des manifestations temporaires, telle l'exposition commémorant le bicentenaire du mariage de Napoléon Ier et Marie-Louise d'Autriche en 1810 au château de Compiègne. Malgré des moyens humains et financiers limités, la bibliothèque Thiers, grâce au signalement de ses collections sur Internet, peut ainsi espérer augmenter sa visibilité et élargir son public.

La troisième intervention a permis à David Chanteranne, doctorant à l'Université Paris-IV, et rédacteur en chef de la Revue du Souvenir napoléonien, de présenter son travail de recherche sur Frédéric Masson (1847-1923), qui fut tour à tour bibliothécaire, journaliste, secrétaire du prétendant au trône impérial, le Prince Jérôme, maire, historien, collectionneur et académicien, secrétaire perpétuel de l'Académie française en 1919. Il y a à retenir de cette vie bien remplie une enfance marquée par le souvenir de la Révolution de 1848, un traumatisme à la chute du Second Empire, donnant lieu à un engagement bonapartiste fort, se muant rapidement en une carrière d'historien spécialisé dans l'étude presque encyclopédique de la figure de Napoléon. Après des débuts comme bibliothécaire des Affaires Etrangères, Masson entreprit une carrière journalistique et politique, marquée notamment par la publication de la brochure Il n'est pas trop jeune, en 1873, avant d'entamer une carrière d'historien, qui débuta avec Napoléon et les femmes en 1893, Napoléon chez lui, en 1893, Napoléon et sa famille (13 vol., 1897-1919), et s'acheva avec La Vie et les conspirations du général Mallet, en 1921. Malgré ses convictions bonapartistes, il renonça rapidement à l'engagement militant, bien que la surveillance de la police ait duré toute sa vie. Il se consacra essentiellement à la défense de la mémoire du parti bonapartiste, et plus particulièrement à celle de Napoléon Ier. Plus intéressé par l'anecdote, la vie quotidienne et la biographie, il étudia moins l'aspect militaire de l'histoire impériale. Il rassembla au cours de sa vie, dans son hôtel particulier rue de La Baume, une importante collection, constituée de papiers confiés par la famille impériale, d'œuvres d'art et de documents achetés en vente publique ou à des particuliers, dont certains d'une grande valeur, sur le plan artistique autant qu'historique, ainsi que d'une importante documentation et une bibliothèque couvrant la période allant du XVIIIe au début du XXe siècle. Il fut également maire bonapartiste d'Asnières-sur-Oise. Comme figure de référence de l'histoire napoléonienne, la plupart des mémoires inédits qui furent édités au début du XXe siècle le furent sous son patronage ou avec son aide. Il est aussi resté connu pour son amitié et sa correspondance entretenue avec le grand-duc Nicolas Mikhaïlovitch de Russie, également historien, qui a été publiée en 2005. Ses ouvrages ont cependant souvent été critiqués, tant pour leur aspect hagiographique que pour leur méthode : la relation de Frédéric Masson avec ses sources était particulière, il n'en citait jamais aucune et exploitait sa documentation sans notes de bas de pages. Il n'en reste pas moins, par l'étendue de son érudition et la profondeur de ses recherches, un des plus grands historiens du Premier Empire, dont les travaux ont fait date notamment pour son exploitation de documents alors inédits. L'immense fonds qu'il a laissé est une source de premier ordre pour l'historiographie et pour l'histoire de cette période.

Après une courte pause, une visite de l’hôtel fut entamée sous la direction de Mmes Folpini et Chartier. La première partie permit de parcourir l'enfilade des salons, de s’arrêter dans la pièce consacrée à la mémoire du président Thiers, de présenter ses copies de tableaux italiens et espagnols, mais aussi d'admirer la vue sur la place Saint-Georges et son architecture caractéristique du quartier de la Nouvelle Athènes, de style néoclassique, bâti à partir de la Restauration. La visite de la salle de lecture, ancien cabinet de travail de Thiers, a permis de présenter un aperçu des collections, avec notamment le manuscrit des Mémoires d'Etienne Chevalier, encore inédit et comprenant des gouaches originales, récemment numérisé grâce à une subvention de la Fondation i2S Empreinte (Institut de France) ; une charte d'anoblissement sur parchemin signée par Louis XVIII ; un livre japonais avec xylographies représentant l'histoire napoléonienne et datant du début de l'Ere Meiji ; un incunable ayant fait partie de la collection Dosne ; un document d'archives rare, l'inventaire des bijoux de l'impératrice Marie-Louise ; ainsi qu'un aperçu du travail de conservation déjà entrepris, avec un ancien fichier papier sous forme de classeur mis en perspective auprès du catalogue des manuscrits mis en ligne sur Calames.

La dernière partie de la matinée devait être consacrée à l'évocation de deux aspects particuliers de la collection Masson, ses manuscrits et ses objets. Charles-Eloi Vial, élève à l'Ecole des chartes, dont le sujet de thèse concerne le service du Grand veneur sous l'Empire a tout d'abord présenté, à partir de l'exemple du manuscrit Masson 387 qui contient les notes de Masson sur ce sujet, la méthode de travail et le rapport aux sources particulier de cet historien. Dès l'introduction de Napoléon et les femmes, Masson précisa ainsi sa doctrine : sa transcription avait pour lui valeur de source, il ne citait aucune référence d'archives, ou de sources imprimée, et demandait au lecteur de lui faire confiance. D'autres historiens prestigieux du XIXe siècle, comme Thiers et Guizot ont au contraire toujours tenu à souligner la fiabilité de leurs sources par les notes de bas de page et les introductions. Le manuscrit 387, consacré à la Vénerie impériale, renferme ainsi différents dossiers thématiques relatifs à ce sujet, entre autres l'administration et la comptabilité, l'étiquette et le personnel, renfermant pêle-mêle des transcriptions d'archives, de mémoires, de journaux, des correspondances avec d'autres chercheurs et des archives collectées par Masson lui-même : coupures de presse, photographies, et documents originaux distraits des fonds d'origine à la chute de l'Empire et achetés en salle des ventes. S'il n'y a pas de hiérarchisation dans les différents types de sources, celles-ci sont classées de manière à refléter les différents aspects du sujet. Toutes les informations sont placées sur le même plan, et les cotes originales des archives ne sont pas citées, sauf dans les transcriptions réalisées par d'autres historiens, notamment l'historien Pierre-Amédée Pichot, dont l'écriture est reconnaissable, mais aussi dans celles d'un généalogiste adressant copie de ses notes à Masson. Le dossier reflète en outre la progression de la recherche par un classement chronologique, qui place en tête du manuscrit les premières informations collectées vers 1895, et à la fin le manuscrit original annoté par Masson et les épreuves corrigées d'un chapitre de Jadis et Aujourd'hui, paru en 1908. Par leur mise à distance de l'original, les notes de Masson ont donc vocation à servir de source et à se substituer aux sources. Les notes de travail prises au fur et à mesure des dépouillements sont recomposées selon une logique interne permettant un classement thématique mélangeant les différents types de sources. En résumé, avec les notes prises aux Archives, Masson éclatait les fonds originaux et les réorganisait selon les besoins de sa documentation avec une logique thématique. Comme collectionneur enfin, il a construit ses dossiers avec un goût du document inédit, prestigieux, et avec le souci de posséder des documents originaux.

Rémi Gaillard, élève à l'Ecole des chartes, a par après présenté l'aspect artistique de la collection Masson, sous l'angle particulier de l'art populaire. La collection de Frédéric Masson, remarquable de diversité, rassemble des centaines d'objets de toute origine, et de toute nature; dans cette masse où l'on trouve dessins de maîtres, porcelaines de Sèvres et souvenirs historiques, il semble intéressant de s'arrêter sur les pièces les plus étonnantes et les plus singulières: les objets de création ou de diffusion populaire. Dans la sélection opérée, se révèlent non seulement l'appropriation de la figure napoléonienne par l'artisanat populaire des années 1820-1830 (Tabatière en noix de coco, représentant Napoléon debout), mais aussi l'utilisation – et, dès lors, la constitution –, du mythe de l'Empereur lors de l'épisode-clef du Retour des Cendres, en 1840. L'évènement s'accompagne de la diffusion massive d'objets divers, cette fois-ci produits à échelle industrielle, conçus comme autant de petites commémorations du Retour, et dont l'iconographie puise dans ses moments forts. Arrivée de la Belle-Poule, ouverture du cercueil de Napoléon, etc. Bien plus, il amène à la production de véritables « souvenirs » (qui n'ont rien à envier à nos Tour Eiffel contemporaines en plastique) permettant au plus grand nombre de vivre, et revivre, l'évènement. Ainsi, ces cercueils miniatures en bois, bronze ou plomb, au couvercle amovible et qui permettent donc de reproduire l'épisode de l'ouverture de la bière impériale, dans la nuit du 14 octobre 1840. Car c'est bien à Sainte-Hélène, pendant mais surtout après, que se constitue et se consolide le mythe Napoléon, l'Empereur y perdant progressivement, selon ses propres mots, sa « peau de monstre » ; et on voit aussi, dans ces objets populaires rassemblés par Masson, le « Napoléon du peuple » qui se dévoile. La présentation typologique de ces créations pousse à s'interroger sur le rapport que pouvait avoir Masson à ces objets « dérisoires » ; et à cet égard, il a semblé évident qu'en parallèle à sa volonté de mesurer les faits dans leur résonance immédiate et dans leur vérité historique, par la collecte de manuscrits et la copie d'archives, il y avait chez Masson un intérêt tout à fait novateur pour l'impact de cette histoire napoléonienne sur les masses, et donc sur la constitution du mythe. Comme si, derrière ces tabatières, ces boîtes à priser représentant l'arrivée de la Belle-Poule à Sainte-Hélène, ces sarcophages miniatures et ces petits jouets russes, qui témoignaient aussi bien de l'assimilation par l'artisanat populaire de la figure de Napoléon que de la diffusion, à échelle industrielle, d'une imagerie évocatrice inspirée par les peintres et les graveurs, comme s'il y avait donc derrière ces modestes pièces tout à la fois le témoignage des passions suscitées par l'Empereur après 1815, et celui de la passion d'un historien pour son objet d'étude, sous tous ses angles et sous toutes ses facettes...

La conclusion de la matinée a été laissée à Jacques-Olivier Boudon, professeur d'histoire contemporaine à l'Université Paris-IV, qui a fait la synthèse des différentes interventions tout en apportant un éclairage nouveau. En puisant à la fois chez Léon Daudet, brouillé avec Frédéric Masson, et en rappelant les travaux de David Chanteranne, il a évoqué la place particulière de Frédéric Masson au sein de l'historiographie du Premier Empire : à la fois historien, collectionneur, et mémoire vivante du parti bonapartiste, ce dernier ce situe à la charnière entre des historiens comme Thiers, recueillant des témoignages oraux, et les historiens du XXe siècle, plus éloignés de l'Empire. On peut aussi souligner son caractère laborieux, presque monacal, dans sa collecte minutieuse des moindres faits et gestes de la vie de l'Empereur. La réunion, au sein de la même bibliothèque des archives et bibliothèques de ces deux grands historiens que sont Thiers et Masson offre donc un panorama complet de l'historiographie du Premier Empire jusqu'en 1923, date de la mort de ce dernier. Tous les courants d'opinions et de pensée, les manuscrits d'historiens de différentes écoles, offrent au chercheur un gisement de sources primaires et secondaires à exploiter : l'histoire napoléonienne peut encore bénéficier de certains documents méconnus collectés par Masson, l'histoire de l'histoire peut largement se faire sur ces archives qui offrent de nombreux sujets de mémoires ou thèses. Enfin, la bibliothèque Thiers s'insère dans un réseau de bibliothèques, où la bibliothèque Marmottan, consacrée à l'histoire de l'art, a également sa place. Il reste donc à espérer que la bibliothèque Thiers accueillera de nombreux travaux futurs.

Compte rendu rédigé par Charles-Eloi Vial et Rémi Gaillard, élèves de troisième année à l'École des chartes et approuvé par l'ensemble des intervenants.