Le 23 novembre 2007 s’est déroulée à la Bibliothèque interuniversitaire de médecine (BIUM), salle Landouzy, une rencontre intitulée « Autour du livre médical à la Bibliothèque interuniversitaire de médecine », s’inscrivant dans le cadre des Rencontres d’histoire du livre et des bibliothèques organisée par l’École nationale des Chartes au sein du cours d’histoire du livre de troisième année.
Cette rencontre se donnait pour but de réunir, autour des fonds et collections de la BIUM, aussi bien des élèves que des professeurs, des chercheurs que des conservateurs, afin de confronter différentes méthodes de localisation, d’identification, d’interprétation et d’exploitation des sources de cette bibliothèque. Avec les interventions d’Estelle Lambert, conservateur à la BIUM, de Véronique Boudon-Millot, directrice de recherche au CNRS et responsable du laboratoire « Médecine grecque » à l’université Paris IV-Sorbonne, de Philippe Galanopoulos et de Maria Gurrado, élèves de l’École des Chartes, ce sont ces différents points de vues qui ont ainsi pu être échangés.
Deux axes principaux de recherches ont été définis pour structurer cette rencontre : le premier consacré aux « Sources de l’histoire de la BIUM », à partir de l’étude des catalogues, inventaires, fichiers et registres utilisés à la bibliothèque aux XVIIIe, XIXe et XXe siècles ; le second portant sur « La collection galénique » dont la bibliothèque possède de nombreuses éditions imprimées, datant pour les plus anciennes des XVe et XVIe siècles.
Accueil et présentation par Annie Charon et Guy Cobolet
Cette rencontre débute par des mots de remerciements adressés par Annie Charon, professeur d’histoire du livre à l’École des Chartes, à l’ensemble des participants et intervenants de la matinée. Elle rappelle que, depuis deux ans, l’École des Chartes organise ces Rencontres d’histoire du livre et des bibliothèques, dans un lieu dont l’histoire est liée au thème de la rencontre et où peuvent être conservés des documents qui s’y rapportent. Au cours de l’année universitaire 2005-2006, la Bibliothèque de la Comédie française a ainsi accueilli une première rencontre consacrée à « L’histoire des éditions du Malade imaginaire du XVIIe siècle à nos jours ». Au cours de l’année universitaire 2006-2007, deux rencontres ont eu lieu : la première, le 30 janvier 2007, à la Bibliothèque Sainte-Geneviève sur « Les sources pour l’histoire, l’enseignement et la transmission des savoirs du Moyen Age au XVIIIe siècle » ; la seconde, le 20 mars 2007, au département des Cartes et plans de la Bibliothèque nationale de France sur « Les sources pour l’histoire de la cartographie à l’époque moderne ». Cette rencontre à la BIUM s’inscrit donc dans ce cadre. Elle n’est qu’un des aspects de la collaboration régulière entre l’École des chartes et la BIUM, qui, à plusieurs reprises, a organisé des visites pour les élèves de cet établissement. Par ailleurs, l’ENC entreprend en 2008 le recensement des 171 catalogues de vente de livres conservés à la BIUM dans le cadre du catalogue collectif des catalogues de vente antérieurs au XIXe siècle, conservés dans les bibliothèques parisiennes, en dehors de la Bibliothèque nationale de France que les élèves de l’ENC élaborent depuis 1998 et qui est accessible en ligne sur le site de l’ENC, sous le titre de : « Esprit des livres ».
Guy Cobolet, directeur de la BIUM, prend ensuite la parole, souhaitant à l’ensemble des intervenants et des auditeurs la bienvenue. Il se réjouit de la réalisation de cette première rencontre officielle entre la BIUM et l’ENC. Il rappelle la tradition historiographique des bibliothécaires de la Faculté de médecine qui, depuis Pierre Süe, sous la Révolution, jusqu’à Paule Dumaître, dans les années 1970, se sont intéressés à la bibliographie médicale, ainsi qu’à l’histoire du livre médical. Il ajoute qu’à quelques exceptions près, l’histoire de la bibliothèque depuis le XIXe siècle reste très largement à écrire. Cette histoire, précise-t-il, doit évidemment comprendre l’aspect institutionnel de la question, mais aussi familial, si l’on considère l’influence exercée par la dynastie des Hahn dont plusieurs générations ont joué un rôle de premier plan à la BIUM. En un temps où l’information scientifique connaît de profondes mutations, il est temps, conclut-il, de fixer un certain nombre de repères historiques, et cette rencontre lui semble être une bonne occasion pour commencer à le faire.
LES SOURCES DE L'HISTOIRE DE LA BIUM
Intervention de Philippe Galanopoulos
La première intervention de la matinée est consacrée aux « Catalogues et inventaires manuscrits de la bibliothèque de la Faculté de médecine datant des XVIIIe et XIXe siècles. » Philippe Galanopoulos choisit de présenter cinq des quinze catalogues et inventaires dont il a pu dresser la liste pour la période allant de 1733 à 1878. Il s’agit du catalogue Baron (de 1733), du catalogue des chirurgiens jurés de Paris (de 1739), du catalogue Bourru (de 1770), du catalogue Moreau de la Sarthe (de 1815-1820 environ) et enfin de l’inventaire Chéreau (de 1877-1878). Après avoir mis en évidence les différences que l’on peut observer d’un catalogue à l’autre, Philippe Galanopoulos s’intéresse plus précisément aux informations concernant les fonds et collections de la BIUM, dont ces catalogues et inventaires fourmillent. S’agissant de l’aspect quantitatif des fonds de la bibliothèque, il communique les chiffres suivants : la BIUM comptait 32 vol. au début du XVIIIe siècle ; avec la donation Picoté de Belestre, en 1733, elle aurait atteint le chiffre de 3 500 vol. environ. Puis elle serait passée de 8 000 vol. à la veille de la Révolution à 28 000 vol. au sortir de cette même période. Enfin, il estime à 80 000 le nombre des volumes conservés à la bibliothèque autour de 1900. Il rend ensuite compte des différents modes de classement des livres adoptés par les auteurs de ces catalogues et pose la question de l’ordre de rangement des volumes sur les rayons de la bibliothèque. En s’appuyant sur l’évolution des systèmes de cotation, depuis le catalogue Baude de la Cloye (de 1745), il pense qu’un rangement méthodique des livres a dominé les pratiques bibliothéconomiques durant la période étudiée. Il achève son intervention en donnant des exemples d’ouvrages ayant fait l’objet, dans ces catalogues et inventaires, de mentions manuscrites spéciales, soulignant notamment toute l’attention portée par les catalogueurs aux incunables. Il insiste en conclusion, sur la richesse de ces catalogues et inventaires en tant que sources pour l’histoire de la bibliothèque, pour la connaissance de la constitution des fonds et collections de celle-ci, sources, encore trop peu exploitées par les historiens. Il signale enfin l’existence d’intéressantes sources concernant la BIUM aux Archives nationales, dans les sous séries F/17 et AJ/16, qui offrent des renseignements complémentaires indispensables à la connaissance de son histoire.
Intervention d’Estelle Lambert
C’est dans le prolongement chronologique de cette première intervention qu’Estelle Lambert inscrit sa présentation des sources de la BIUM. Elle aborde la question des « Principaux catalogues utilisés à la BIUM et leur évolution au cours du XXe siècle », en se demandant comment on a pu aboutir à une telle multiplicité de catalogues, fichiers et registres depuis 1878. Elle précise, à ce sujet, qu’elle a pu comptabiliser, avec l’aide de Jean-François Vincent, pas moins de 80 de ces fichiers et registres (et autres objets très divers) pour le seul XXe siècle. Elle montre alors tout le paradoxe existant entre, d’une part, une certaine volonté de rationalisation du catalogage et, d’autre part, cette prolifération des catalogues, qu’elle associe à l’idéal jamais atteint d’un « catalogue unique ». Elle retrace ensuite les principales étapes d’élaboration de ces différents instruments de recherche que forment les ramifications successives du Fichier du Fonds Ancien (FFA) et du Catalogue général (CG). Le FFA fait suite à la circulaire du 4 mai 1878 sur les bibliothèques universitaires. Dupliqué au début du XXe siècle, sous la forme d’un fichier métallique avec un système de godets que l’on faisait tourner, le FFA sera alimenté jusqu’en 1952, parallèlement à ce fichier à roues. Dès les années 1950 et jusqu’aux années 1990, le FFA sera à l’origine d’une diversité de petits fichiers thématiques ou chronologiques, dont les premiers sont dues à Mlle Dumaître et à la préparation de l’ouvrage de référence sur les fonds anciens de la BIUM, à savoir : l’Histoire de la médecine et du livre médical (Paris, Perrin, 1962). Quant au CG, sa naissance est liée, à partir de 1952, au changement du format des fiches, qui passent alors du format vertical au format horizontal et international sur tringles. Le catalogage est informatisé dès 1986, mais les fichiers papier continueront à être alimentés jusqu’en 1989. La rétroconversion des fichiers papier, qui a débuté en 1995 par les fichiers les plus récents, concerne actuellement le FFA et devrait être achevée en 2010-2011. Toutefois, cette rétroconversion générale des fichiers papier n’est pas une rétroconversion intégrale, puisque certains types de documents (thèses, mélanges et tirés à part) n’ont pas été pris en compte. C’est pourquoi les bibliothécaires de la BIUM ne sauraient, aujourd’hui, faire l’économie des catalogues sur fiches, dont l’usage s’avère parfois précieux. De plus il serait regrettable que la BIUM soit amenée à se passer de ses propres outils de recherche, élaborés au fil du temps, qui documentent en même temps sa propre histoire.
LA COLLECTION GALÉNIQUE DE LA BIUM
Intervention de Véronique Boudon-Millot
C’est par des remerciements chaleureux adressés aux organisateurs de cette rencontre que Véronique Boudon-Millot commence son intervention. Elle tient à souligner les conditions « exceptionnelles » d’accueil et d’accès aux sources qu’elle a toujours rencontrées à la BIUM. Elle précise ensuite dans quelle perspective elle entend interroger « L’apport des éditions imprimées de Galien à l’établissement d’un texte critique » ; il s’agit avant tout pour elle de battre en brèche l’idée selon laquelle l’édition critique d’un texte devrait exclusivement se fonder sur la consultation des sources manuscrites. Elle se propose donc de montrer qu’il faut plutôt considérer les éditions imprimées d’un texte comme autant d’état de ce même texte. Quatre exemples lui servent alors à illustrer cette idée et à interroger le degré de fiabilité des éditeurs de la collection galénique depuis la Renaissance. C’est tout d’abord l’édition princeps de Galien qui nous est présentée (Galeni Opera omnia, Venise, A. Manuce, 1525), à travers l’une de ses particularités : la mise en réserve de passages entiers du texte due à la perte de feuillets dans le modèle manuscrit utilisé par les éditeurs aldins. Il est ensuite question d’un petit traité de Galien (Adhortatio ad artes addiscendas), dont aucun manuscrit grec n'est conservé et pour lequel l'Aldine est notre seul témoin. Ces deux exemples illustrent parfaitement la fidélité des éditeurs aldins vis-à-vis des textes manuscrits. Mais il est des cas où il faut être plus vigilant. Elle donne, sur ce point, l’exemple des éditions successives du Commentaire prétendu de Galien sur le traité Des humeurs d’Hippocrate. C’est pour elle l’occasion de relater la postérité de ce texte apocryphe, depuis l’édition de Vigoreus au XVIe siècle (Galeni in eundem librum..., Paris, 1555) jusqu’à celle de R. Chartier au XVIIIe siècle (Galeni Opera omnia, Paris, 1639). Elle resitue alors la place de l’édition de A. Piccolhomini (In librum Galeni de humoribus commentarii, Paris, 1556) dans cette histoire, A. Piccolhomini ayant réfuté l’appellation de « commentaire » proposé par Vigoreus, mais accepté l’attribution du texte à Galien. Elle discute enfin l’édition du « faussaire » Rasarius (Galeni Opera omnia, Venise, 1562), dont le Commentaire sera considéré comme authentique jusqu’à la fin du XIXe siècle. Dernier exemple donné, celui relatif à l’origine de quatre schémas sur le mécanisme de la vision, tels qu’ils se présentent dans l’édition de C. G. Kühn (Galeni Opera omnia, Leipzig, 1821-1833). En suivant la piste latine, Véronique Boudon-Millot montre que ces schémas destinés à illustrer les lois d’optique énoncées par Galien au livre X de son traité sur l’Utilité des parties du corps (De usu partium), proviennent de l’édition d’A. Gadaldini (Galeni Opera omnia, Venise, 1541). Elle montre aussi que le dernier éditeur en date de ce traité, G. Helmreich (Galeni, De usu partium, Leipzig, 1909), les a empruntés à l’édition de Ch. Daremberg (Œuvres anatomiques, physiologiques et médicales de Galien, Paris, 1854-1856), ce dernier prétendant avoir « construit » ses figures d’après le texte manuscrit de Galien. Or celles-ci divergent profondément des schémas manuscrits. On est donc là très loin de ce précieux conservatisme des éditeurs aldins. Elle souligne en conclusion la tâche néanmoins accomplie par l’ensemble de ces éditeurs dans la transmission des textes galéniques, surtout lorsque les manuscrits sont perdus ou incomplets. Après des siècles où les médecins étaient eux-mêmes éditeurs de textes, il est temps de rétablir, dit-elle, le contact entre médecine et philologie, en se plongeant dans les travaux de ces médecins éditeurs.
Intervention de Maria Gurrado
La dernière intervention de la matinée concerne « La collection galénique à la BIUM au XVIIIe siècle » et interroge le passage « des catalogues aux exemplaires ». Maria Gurrado fait savoir que son premier travail a consisté à extraire des catalogues de la BIUM un « catalogue Galien », lui permettant la constitution d’un Tableau des concordances. Après avoir indiqué les différents problèmes d’identification des éditions auxquels elle a pu se heurter au cours de son étude, elle présente les résultats qu’elle a néanmoins réussi à obtenir. C’est tout d’abord un ensemble de quarante-six éditions de Galien qu’elle a extrait de ces catalogues, éditions datées des XVIe et XVIIe siècles. Elle précise les cas où la provenance des exemplaires peut être connue. Elle donne ainsi les exemples des volumes provenant des Bibliothèques Saint-Germain et Saint-Magloire, ainsi que de la Bibliothèque du Collège de Chirurgie. Elle commente ensuite quelques uns des exemplaires choisis d’après son « catalogue Galien », en indiquant notamment les principaux centres d’édition de la collection galénique dans les fonds de la BIUM. Ceux-ci sont essentiellement parisiens (Simon de Colines et C. Wechel) et lyonnais (G. Roville) ; Lyon étant un centre particulièrement dynamique en matière d’édition scientifique au XVIe siècle. Elle présente aussi quelques éditions de référence, venues d’autres grandes « capitales » de l’édition savante : notamment l’Oeuvre complète de Galien en grec (Galeni Opera omnia, Bâle, Cratander, 1538) et en latin (Galeni omnia quae extant opera, Venise, Junte, 1565). Elle aborde ensuite la question des formats, en signalant que dans la seconde moitié du XVIe siècle, on note, pour les éditions de textes médicaux, une préférence pour les petits formats, plus pratiques, alors que les auteurs classiques, dont Galien fait partie, sont plutôt édités dans les formats folio et quarto. Ce qui lui permet de faire apparaître le caractère tout à fait remarquable d’une édition in-16 d’un Commentaire de Galien sur le traité des Pronostics d’Hippocrate (Lyon, G. Roville, 1552). Enfin, elle questionne l’absence quasi-totale d’illustrations dans le corpus galénique, en rappelant la tradition iconographique, pourtant si riche, du livre médical. Elle termine son intervention en soulignant toute l’importance que revêt cette collection galénique dans l’histoire du livre médical, ainsi qu’au sein des fonds de la BIUM. Enfin, elle encourage tous ceux qui ne seraient pas familiarisés avec l’histoire de la médecine, à se plonger dans l’étude des auteurs et des textes médicaux, parce que leur intérêt dépasse le seul cadre de l’histoire de la pensée médicale.
Cette rencontre s’achève sur l’invitation renouvelée de Guy Cobolet à venir travailler à la BIUM, dont le service d’Histoire de la médecine est ouvert à tous les chercheurs, quel que soit leur horizon intellectuel. Annie Charon fait remarquer, quant à elle, combien les approches et les points de vues ont été diversifiées durant cette rencontre ; elle attire une nouvelle fois l’attention sur la richesse des fonds et collections de la BIUM, qui ouvrent les perspectives de recherche au-delà de la seule étude de l’histoire de la médecine ou du livre médical.
Compte rendu rédigé par Philippe Galanopoulos et révisé par l’ensemble des intervenants.