Le 30 janvier 2007 s’est déroulée à la Réserve de la Bibliothèque Sainte-Geneviève une journée d’études consacrée aux « Sources relatives à l’histoire de l’enseignement et de la transmission des savoirs du Moyen Âge à la fin du XVIIIe siècle », dans le cadre des Rencontres d’histoire du livre et des bibliothèques organisées par l’École des chartes au sein du cours d’histoire du livre de troisième année.
En 2006, la bibliothèque de la Comédie française avait accueilli une rencontre consacrée à l’histoire des éditions de Molière du XVIIe au XXIe siècle. Cette année, il s’agissait de s’interroger sur la notion d’enseignement et de transmission des savoirs, pour dégager des pistes de réflexion et d’exploitation des sources. Le but n’était en effet pas tant de présenter les conclusions de travaux aboutis que de présenter des sources souvent très variées et de proposer des méthodologies d’analyse, en confrontant les thèmes de recherche et les réflexions des sept intervenants de la journée. L’ambition était donc double : favoriser l’échange entre professionnels d’horizons divers (chercheurs, conservateurs) et étudiants, tout en insistant particulièrement sur la question des sources, chère à l’Ecole des chartes.
Ce sont ainsi quatre conservateurs des bibliothèques, un professeur d’université et deux élèves de l’École des chartes qui sont intervenus sur des sujets variés, couvrant une large période chronologique (du Moyen Âge à la fin de l’époque moderne) et offrant des problématiques multiples : valorisation de fonds patrimoniaux, exploitation de ressources numériques, exploration bibliographique ou repérage de sources primaires méconnues. De plus, des sensibilités diverses propres à la formation de chacune ont permis de croiser les différents types d’approche des documents, depuis leur mise à disposition du public en ligne jusqu’à leur exploitation par la recherche historique.
Intervention d'Isabelle Diry
La journée a commencé par l’intervention d’Isabelle Diry, conservateur à la Bibliothèque de la Sorbonne, qui a présenté un projet de valorisation des sources de l’histoire de l’université de Paris, ces dernières constituant un fonds original parmi les collections patrimoniales conservées par cet établissement. Forte d’une certaine expérience en la matière (grâce à la location depuis 2000 d’une station de numérisation adaptée au traitement des documents anciens et fragiles), la bibliothèque de la Sorbonne a en effet décidé de s’engager dans une politique de numérisation plus ambitieuse, conciliant la nécessité de maintenir un service de reproduction exigeant (prenant notamment en compte le confort de consultation du public), les impératifs de sauvegarde dictés par l’état matériel de certaines collections et la volonté de mettre à disposition de la communauté scientifique des corpus thématiques spécialisés, consultables à distance. Le projet concerne à la fois des sources manuscrites, imprimées et iconographiques. S’agissant des sources manuscrites, le programme de valorisation portera en premier lieu sur le fonds des « Archives de l’université » essentiellement composé des registres de délibération de la facultés des arts et de ses différentes nations, et de documents relatifs aux collèges parisiens du XIIIe siècle à la Révolution ; il devrait s’élargir - en respect avec la législation sur le droit d’auteur - au traitement de certains papiers de professeurs ou d’intellectuels en étroits contacts avec la communauté universitaire, fonds que la Bibliothèque de la Sorbonne a vocation à accueillir selon une longue tradition et au sein desquels peuvent coexister cours, manuscrits d’œuvres, notes de lecture, documents préparatoires et correspondances. Traitées comme un fonds local, les sources imprimées réunissent quant à elles plus d’un millier de documents de nature extrêmement diverse concernant l’université d’Ancien Régime (statuts, factums, mandements des recteurs ou des doyens des quatre facultés, listes de professeurs, pièces relatives aux officiers et suppôts de l’université, censures de la faculté de théologie, programmes des pièces de théâtres jouées dans les collèges, exercices publics, ouvrages historiques…etc). Enfin, les sources iconographiques intéressent principalement les bâtiments de la Sorbonne, ceux du collège rebâti au XVIIe siècle à l’initiative de Richelieu mais surtout la nouvelle Sorbonne construite à la fin du XIXe siècle : elles se composent d’un ensemble de plans et élévations aquarellés, de plusieurs centaines de cartes postales éditées au début du siècle à partir d’une sélection de plaques de verre, auxquels s’ajoutent des documents uniques, telles que les esquisses d’un certain nombre de fresques et les archives photographiques de l’Agence des travaux de reconstruction de la Sorbonne.
Intervention de Mariette Naud et de Stéphanie Roussel
Près de la Sorbonne, c’est la Bibliothèque Sainte Geneviève et le fonds de la Réserve qui ont intéressé Mariette Naud et Stéphanie Roussel, élèves de troisième année à l’Ecole des chartes. Celles-ci se sont en effet penchées sur les sources disponibles pour l’histoire de l’enseignement du théâtre dans les collèges et ont présenté en particulier les programmes des pièces de théâtre jouées dans ces établissements à l’époque moderne, dont quelques exemplaires sont conservés à la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Après avoir décrit l’utilisation des ces documents comme prospectus aussi bien que comme résumés des pièces ou cartons d’invitation pour les personnages importants et résumé brièvement l’état des connaissances actuelles sur le théâtre dans les collèges, les intervenantes ont montré comment un chercheur peut repérer au sein des catalogues de bibliothèques ce type de source pour une histoire du théâtre dans les collèges et en tirer des informations substantielles par la constitution de corpus cohérents mis en série. Enfin, à l’aide d’exemples précis issus du fonds de la Réserve, elles ont présenté de façon précise et détaillée les caractéristiques matérielles de ces programmes de pièces de théâtre.
Intervention de Marie-Hélène de la Mure
Marie-Hélène de La Mure, conservateur à la Bibliothèque Sainte Geneviève, s’est ensuite attachée à montrer tout le potentiel de la base Liber floribus, consacrée aux manuscrits à décors de l’Enseignement supérieur. Dans la lignée d’outils de même type issus des bibliothèques municipales françaises ou de la BnF, cette base donne à voir, à ce jour, la totalité des enluminures médiévales conservées dans les Bibliothèques Sainte-Geneviève et Mazarine, pour partie identifiées et finement indexées. La démonstration s’est appuyée sur l’intitulé de la journée : envisageant dans un premier temps les disciplines inscrites dans le cadre institutionnel de l’enseignement dispensé par les écoles et les universités, centré sur les arts libéraux ; évoquant ensuite les savoirs, tels qu’émergeant à partir du XIIIe siècle au fil des sommes encyclopédiques, d’une littérature historique servant le prestige de ses commanditaires, d’écrits techniques enfin ayant valeur d’outils professionnels. Tel que, ce parcours iconographique a fait droit à l’image médiévale dans sa multiplicité - représentation pédagogique, allégorique, technique, militante, propagandiste,… – laissant entrevoir autant de pistes de recherche.
Intervention de Véronique Meyer
Franchissant quelques siècles, Véronique Meyer, professeur d’Histoire de l’art à l’université de Poitiers, a présenté le fruit de ses travaux sur les soutenances de thèses et leur illustration aux XVIIe et XVIIIe siècles. Les positions de thèses constituent un document tout à fait original et, à l’instar des programmes de théâtre déjà évoqués, difficilement repérables dans les bibliothèques publiques ; conservées de façon très éclatée dans les divers départements de la Bibliothèque nationale aussi bien qu’à Sainte-Geneviève, ces positions de thèses de médecine, de philosophie, de droit ou de théologie se présentent sous la forme de grands placards ou de livrets, sans développement notable de texte – seul le nom et le grade du candidat, le nom du président de la soutenance, la discipline de la thèse, le lieu et l’heure de la soutenance sont intégrés à la composition. Leur importance réside la plupart du temps dans leur illustration, ainsi que dans la dédicace, élément fondamental dont dépend le reste de la composition. En revanche, le rapport entre texte et image est souvent ténu, voire inexistant. En effet, l’ornement, du plus sobre au plus luxueux, est davantage conditionné par l’importance du dédicataire que par la nature du contenu de la thèse. Toutefois, la fin de la période se voit marquée d’une opposition progressive à un luxe trop ostentatoire. N’oublions pas que le coût d’une telle « publicité » était souvent considérable, d’une centaine de livres pour les plus traditionnelles à plus de 13 000 pour la thèse du fils de Colbert ! (V. Meyer, L'Illustration des thèses à Paris dans la seconde moitié du XVIIe siècle. Peintres. Graveurs. Editeurs, Paris, 2002 ; "Catalogue des thèses de droit, illustrées, soutenues à Paris sous l'ancien régime", dans Revue d'histoire des Facultés de droit et de la Science juridique, 2007, p.7-390).
Intervention de Emmanuelle Minault-Richomme
En charge des documents graphiques de la Bibliothèque Sainte-Geneviève, Emmanuelle Minault-Richomme s’est attachée à montrer la valeur pédagogique de l’estampe à travers divers manuels d’enseignement. Dès le XVIe siècle, des traités d’éducation, tel le De pueris statim ac liberaliter instituendis d’Erasme publié en 1529, prônent le recours à l’illustration comme ressource éducative. Mais l’image prend une véritable dimension pédagogique avec l’Orbis sensualium pictus, édité en 1658, du philosophe et pédagogue tchèque Comenius, qui érige l’image comme connaissance première, mettant « les choses avec les mots, les mots avec les choses ». L’ouvrage, dont la première édition est d’emblée bilingue latin-allemand, se présente sous la forme d’un recueil de planches numérotées gravées sur bois, renvoyant à un alphabet puis à des leçons de vocabulaire qui convoquent aussi bien le concret que le registre allégorique. Cette méthode remporte un véritable succès, dont attestent les nombreuses traductions éditées dès 1658.
Dans le même temps, ces pratiques pédagogiques sont embrassées par les éducateurs de la noblesse que sont les jésuites, puis les oratoriens, vantant le placere et docere. Citons l’abbé Claude-Oronce Finé de Brianville qui déploya des trésors d’ingéniosité dans son activité pédagogique, dont témoignent notamment les nombreuses éditions de l’Abbrégé méthodique de l’histoire de France…accompagné d’un nouveau jeu de cartes (1664), l’Histoire sacrée en tableaux (1670) ou le Jeu d’armoiries des souverains et estats d’Europe (1660).
Pour conclure ce survol de la pédagogie par l’image à l’époque moderne, il conviendrait de suggérer quelques pistes de recherches à explorer dans le domaine de l’iconographie, telles l’étude de la double figure du maître et de l’élève, l’antériorité et la postérité de Comenius, les réemplois des portraits gravés dans les éditions du XVIIe et XVIIIe siècles ou bien encore les manuels d’enseignement appliqués aux beaux-arts.
Intervention d'Aude Le Dividich
Les travaux d’Aude le Dividich, conservateur à la Bibliothèque nationale de France, concernent eux aussi l’image et son intégration dans les manuels de mathématiques du xviie siècle français, ouvrages maniables destinés à un public d’apprenants, dont certains sont directement issus de cours donnés dans les collèges jésuites. Parmi eux, le Cours mathématique du P. Bourdin a fait l’objet de trois éditions de 1641 à 1661, trois étapes qui jalonnent la métamorphose de « polycopiés » distribués à quelques élèves en un manuel publié et diffusé au plus grand nombre. Il a commencé par réunir les feuilles données en classe, et comme telles, imprimées au recto seul : de format in-folio, il n’est pas paginé en continu mais « folioté » à l’aide d’un système de lettre double. La deuxième édition adopte l’impression recto-verso, tandis que, pour finir, la troisième réunit toutes les caractéristiques d’un manuel classique : format in-octavo, pagination continue et impression recto-verso. Par ailleurs, les manuels de mathématiques se caractérisant par la permanence de leurs textes, la pratique des nouvelles émissions, qui consiste pour écouler les stocks d’invendus à rafraîchir régulièrement les ouvrages en imprimant une nouvelle page de titre avec une date plus récente, était assez répandue. Enfin, comme beaucoup d’auteurs étaient eux-mêmes professeurs privés, ils étaient très impliqués dans la publication de leurs ouvrages comme outils de promotion de leur cours. On compte donc une forte proportion de livres publiés à compte d’auteur, à l’adresse d’un libraire voire de l’auteur lui-même. Les manuels ainsi publiés, avec un financement limité, sont de facture souvent médiocre quant à la qualité de la typographie mais aussi et surtout des gravures.
On le voit donc, les sujets abordés lors de cette journée d’études ont été particulièrement variés. Cependant, malgré cette hétérogénéité apparente, on peut souligner une ligne de force commune à tous ces travaux : la volonté de mettre en œuvre des sources jusqu’ici peu exploitées et mal connues pour faire avancer une histoire la plupart du temps documentée par des sources traditionnelles. Les différentes interventions ont ainsi mis en lumière nombre de gisements documentaires, plus ou moins aisés à repérer au sein des catalogues de bibliothèques, mais dont l’exploitation apporte ou pourrait apporter beaucoup à l’histoire de l’enseignement et de la transmission des savoirs.
Compte rendu rédigé par Mariette Naud et Stéphanie Roussel et révisé par l’ensemble des intervenants.