retour à la page d’accueil

École nationale des chartes

retour à la page d’accueil
19, rue de la Sorbonne – 75005 Paris – tél. : +33 (0)1 55 42 75 00

Vie et Œuvre de Henri-Jean Martin

Henri-Jean Henri-Jean Martin, devant la cathédrale Saint-Dimitri de Vladimir, en septembre 2004. (Photo Sergeï Karp)

Henri-Jean Martin vient de mourir à l’âge de 83 ans. Avec lui disparaît la figure la plus éminente de l’histoire du livre en France. Pendant plus de soixante ans, il a mené - souvent de front - des activités de chercheur, de conservateur et d’enseignant dont le dénominateur commun était une passion pour le livre que l’âge n’avait pas émoussée. Le rapport d’Henri-Jean Martin avec les livres a d’abord et peut-être avant tout été celui d’un professionnel des bibliothèques. Ce rapport singulier l’a rendu particulièrement sensible à la matérialité du support, au rebours des universitaires, historiens ou littéraires, qui envisageaient la culture de l’écrit sous l’angle exclusif de la transmission des textes.

A l’issue de sa scolarité à l’École des chartes, en 1947, il entre comme conservateur à la Bibliothèque nationale, à Paris. Son administrateur général, Julien Cain, en raison des travaux qu’il a menés pour sa thèse d’archiviste paléographe sur l’étude matérielle de la production imprimée, lui confie un poste à la Réserve des livres rares et précieux. Il y organise des expositions, notamment celle, fameuse, sur l’histoire de l’Imprimerie royale, qui lui permet de mettre en valeur des cuivres et bois gravés datant pour certains du XVIIe siècle et d’œuvrer pour leur sauvegarde. Il fera preuve de la même clairvoyance et de la même obstination pour relancer le catalogue des incunables ou pour sauver et publier les fiches manuscrites que l’érudit Philippe Renouard avait rassemblées sur les imprimeurs du XVIe siècle.

Puis, affecté au catalogage des livres érotiques de l’Enfer de la Bibliothèque nationale, il préfère se tourner vers la seule recherche et demande un détachement au CNRS pour terminer sa thèse. Celle-ci une fois achevée, il revient dans le monde des bibliothèques et se voit nommé, en 1962, à la tête de la bibliothèque municipale de Lyon. Dans cette bibliothèque, la seconde de France pour l’importance des fonds, il va, entre 1962 et 1968, donner la pleine mesure de son talent de professionnel du livre. Remodelant de fond en comble une institution restée jusque là en sommeil, il lui donne une impulsion sans précédent, développe une politique dynamique de lecture publique et laisse sa marque en faisant construire les bâtiments, alors à la pointe de la modernité, qui abritent aujourd’hui encore les collections de la bibliothèque municipale, dans le quartier de la Part Dieu. Il participe dans le même temps à la création d’un Musée de l’Imprimerie, primordial dans cette capitale du livre que fut Lyon à l’époque moderne.

Toutefois, l’intensité de sa vie professionnelle n’a jamais interrompu ses activités de recherche. Avec sa thèse d’Ecole des chartes, Henri-Jean Martin est très tôt confronté aux questions d’identification des éditions clandestines et prend conscience de l’importance de la bibliographie matérielle qui ne connaît pas encore en France la faveur dont elle jouit déjà auprès des chercheurs anglo-saxons. Puis étudiant la production du libraire Sébastien Cramoisy pour la thèse qu’il soutient ensuite à l’École pratique des hautes études, il fait une large place à la dimension économique de l’activité de ce libraire, favorisé par le pouvoir. Cela n’échappe pas à Fernand Braudel grâce à qui il entre en contact avec Lucien Febvre. Celui-ci cherche un collaborateur pour un ouvrage consacré aux débuts de l’imprimerie : ce sera L’apparition du livre. Febvre en dessine vite le plan : "Le livre, cette marchandise" ; "Le livre, ce ferment". Cela entraine Henri-Jean Martin dans une histoire économique, politique et culturelle du livre qu’il poursuivra seul, après la mort brutale de Febvre en 1956, deux ans avant la publication de l’ouvrage. L’originalité des travaux que mène désormais Henri-Jean Martin tient à ce qu’il conjugue les principes de l’école des Annales avec l’apport des méthodes de la bibliographie matérielle ; les méthodes statistiques et les réflexions théoriques ne le détourneront jamais de la fréquentation intime des livres et de leur examen scrupuleux. Livres, pouvoirs et société à Paris au XVIIe siècle, le titre de sa thèse d’État publiée en 1969, résume l’ambition synthétique qui est désormais la sienne. La publication de l’Histoire de l’édition française qu’il mène à bien, entre 1982 et 1986, avec la collaboration de Roger Chartier est l’aboutissement intellectuel de cette période. L’évolution des métiers du livre et de la production éditoriale y est décrite avec la multiplicité d’approches que permet l’appel à une centaine de contributeurs venus préciser et enrichir le propos des deux maîtres d’œuvre. Le nombre même des collaborateurs à ces quatre volumes témoigne de l’élan que Henri-Jean Martin a donné à la discipline en France tandis que le retentissement de l’entreprise à l’étranger et l’émulation qu’elle suscite prouvent que l’histoire du livre est désormais reconnue comme un élément incontournable de l’histoire culturelle d’un pays. Mais déjà, Henri-Jean Martin porte sa réflexion sur d’autres terrains. Histoire et pouvoirs de l’écrit, paru en 1988, se donne pour objet d’étude l’influence du développement de l’écrit sur la structuration des sociétés. Le règne du livre n’y est plus qu’un moment -brillant- d’une longue histoire qui s’étend de la naissance des écritures à l’apparition des nouveaux médias contemporains ; l’auteur y suit la rivalité qui oppose culture orale et culture écrite, s’attache à cerner les conditions du triomphe de la seconde et ses implications, s’interroge enfin sur son devenir. Bien qu’ils marquent un retour explicite au livre dans sa matérialité, Mise en pages et mise en texte du livre manuscrit (1990), puis Mise en page et mise en texte du livre moderne. La naissance du livre moderne (2000) s’inscrivent dans une même réflexion sur l’écrit dans ses rapports avec la pensée, qu’elle soit celle de l’auteur ou du lecteur. Dans l’organisation des textes et leur présentation, il trouve les signes du rapport au savoir, des habitudes de lecture et de la valeur symbolique dont jouit le livre dans la société. Il élargit encore ses perspectives dans l’ouvrage auquel il avait mis la dernière main avant sa mort, en s’interrogeant sur les mécanismes cognitifs qui sont à l’origine de l’écrit dans les civilisations les plus anciennes.

Parallèlement à ses recherches, Henri-Jean Martin a contribué à la formation de générations de conservateurs et de chercheurs en leur transmettant son goût pour le livre. Dès 1963, il est élu directeur d’études à l’École pratique des hautes études (IVe section). Jusqu’ici, l’histoire du livre n’était enseignée qu’à l’École des chartes et à l’École supérieure des bibliothèques où Henri-Jean Martin professait déjà depuis quelques années. Son élection marque la reconnaissance des qualités d’un chercheur et l’émergence d’une discipline dont l’audience dépasse désormais le monde des bibliophiles et des bibliothécaires. Pendant trente ans, Henri-Jean Martin anime ce séminaire dans lequel à un noyau de conservateurs vient s’adjoindre un public grandissant d’universitaires français et étrangers. Puis l’École des chartes lui fait signe. Depuis la nomination, en 1933, de Charles Samaran, futur directeur des Archives nationales, les enseignements consacrés aux archives et aux bibliothèques étaient réunis dans une même chaire intitulée "Bibliographie et archives de l’histoire de France". Pierre Marot, son successeur, spécialiste de Jacques Callot, avait infléchi le cours en donnant une plus grande place à l’histoire des techniques du livre et de l’illustration. Son départ en retraite est l’occasion de dédoubler la chaire qu’il quitte : la bibliographie et l’histoire du livre feront l’objet d’un enseignement séparé de celui de l’archivistique. Henri-Jean Martin est choisi pour prendre en charge cette nouvelle chaire qu’il occupe de 1970 à 1990. Dans ses cours comme dans les nombreuses thèses qu’il dirige, il ne cesse d’étendre le champ de l’histoire du livre, tantôt en insistant sur les techniques de l’estampe, tantôt en faisant revivre des figures marquantes des premiers temps de l’imprimerie, ou encore en s’interrogeant sur la diffusion de certains textes majeurs pour l’histoire des idées. Dans la logique de son propre parcours intellectuel, avant de quitter l’École des chartes, il plaide pour un nouveau dédoublement de la chaire de façon à donner davantage de place au livre à l’époque contemporaine et plus généralement aux systèmes de communication.

La traduction de ses livres en plusieurs langues, ses conférences à la John Hopkins University de Baltimore, sa participation à de nombreux colloques étrangers jusqu’à celui d’Arkhanguelskoe en 2004 (à l'occasion duquel fut prise la photo ci-dessus) ont valu à ses travaux une réputation internationale et fait reconnaître l’école française d’histoire du livre dont il fut le principal fondateur.

Henri-JeanMartin

Henri-Jean Martin, Montagne de Dun, dans le Brionnais (Saône-et-Loire), août 2004. Photo d'Alain Guerreau.

Choix bibliographique :

  • L’apparition du livre (en collab. avec Lucien Febvre), Paris, Albin Michel, 1958 (2e éd. 1971 ; 3e éd. 1999).
  • Livre, pouvoir et société à Paris au XVIIe siècle (1598-1701), I-II, Paris-Genève, Droz, 1969 (3e éd. 2000).
  • Le livre français. Hier, aujourd’hui, demain (en collab. avec Julien Cain et Robert Escarpit), Paris, Imprimerie nationale, 1972.
  • Histoire de l’édition française (dir. avec Roger Chartier), Paris, Promodis, I-IV, 1983-1986 (1. Le livre conquérant. Du Moyen Âge au milieu du XVIIe siècle, 1983 ; 2. Le livre triomphant, 1669-1830, 1984 ; 3. Le temps des éditeurs. Du romantisme à la Belle Époque, 1985 ; 4. Le livre concurrencé, 1900-1950, 1986).
  • Le livre français sous l’Ancien Régime, Paris, Promodis, 1987.
  • Histoire et pouvoirs de l’écrit, avec la collab. de Bruno Delmas, préface de Pierre Chaunu, Paris, Perrin, 1988 (2e éd. 1996, Paris, Albin Michel).
  • Mise en page et mise en texte du livre manuscrit, dir. Henri-Jean Martin et Jean Vezin, Paris, Cercle de la librairie et Promodis, 1990.
  • The French Book. Religion, Absolutism and Readership (1585-1715), trad. Paul Saenger et Nadine Saenger, Baltimore, John Hopkins University Press, 1996.
  • Mise en page et mise en texte du livre français. La naissance du livre moderne (XIVe-XVIIe siècle), avec la collab. de Jean-Marc Chatelain, Isabelle Diu, Aude Le Dividich et Laurent Pinon, Paris, Éditions du Cercle de la librairie, 2000.

On pourra compléter ces quelques références en se reportant également à deux ouvrages qui éclairent sa personnalité et son œuvre :

  • dans Les métamorphoses du livre. Entretiens avec Jean-Marc Chatelain et Christian Jacob, Paris, Albin Michel, 2004, Henri-Jean Martin retrace son parcours professionnel et intellectuel.
  • Le Livre et l’historien, Genève, Droz, 1997, l’épais volume qui regroupe les études offertes à Henri-Jean Martin par ses anciens élèves au moment de son départ en retraite, montre l’étendue et le nombre des curiosités qu’il a suscitées.

Pour une connaissance plus approfondie des écrits d'Henri-Jean Martin, consulter sa bibliographie complète.